Le lac de Petit saut

Je souhaite revenir sur les deux jours que nous avons passés au lac de Petit-Saut. Cet endroit me paraît être un bon exemple des paradoxes de la Guyane et de notre monde en général.

Le lac en question est la plus grande retenue d’eau de France. Le barrage a été construit en 1994. Il se situe à une cinquantaine de kilomètres de Kourou. Il était censé permettre de satisfaire les besoins énergétiques de la Guyane. En fait, son débit est faible et il n’a pas vraiment répondu aux attentes. Pour sa réalisation, une immense zone forestière non déboisée de 365 km2 fut lentement inondée. Ce fut une catastrophe écologique. La pauvreté en oxygène de l’eau stagnante tua la faune aquatique. La décomposition de la matière organique piégée dans l’eau provoqua des rejets de gaz à effets de serre. Enfin, le lac concentra le mercure libéré par l’homme lors des activités d’orpaillage.

Le mercure est utilisé en grande quantité pour amalgamer l’or. Mais il a également une origine « naturelle » : le sol de Guyane est riche en mercure et l’orpaillage, en lessivant les sols, le libère en le concentrant dans le lac. Comme toutes les ressources naturelles, l’or est une véritable malédiction en Guyane. L’orpaillage illégal fait souvent la une de l’actualité. A juste titre, il suscite l’indignation. Des hectares de forêt détruits. Les rivières et la faune intoxiquées au mercure. Les amérindiens qui se nourrissent des poissons des fleuves se trouvent également intoxiqués. Le milieu de l’orpaillage est terrible. Ce sont des zones de non droits. Les comptes s’y règlent avec des armes à feu. Récemment, une opération contre l’orpaillage a coûté la vie à un gendarme. Il se trouve que j’ai vu à l’hôpital une orpailleuse qui avait reçu une balle dans la jambe lors de cette opération. Quelle pouvait être la vie de cette jeune femme, mère d’un enfant dans un camp d’orpaillage ? Les femmes en général y font les repas et s’y prostituent. Les garimpeiros sont pauvres, illettrés, brésiliens ou surinamiens. Ils tiennent le coup par l’alcool et la drogue. Ils se foutent du lendemain et de la maladie. Ils ne pensent qu’à survivre dans la forêt. Ceux que nous voyons à l’hôpital sont dans un état pitoyable : ils sont souvent séropositifs, dénutris, couverts de plaies avec des lésions de leishmaniose. S’ils meurent dans la forêt, par arme à feu ou maladie, personne ne viendra chercher leur depouille. Ce sont des esclaves modernes. D’autres s’enrichissent, qui organisent les camps d’orpaillage et le trafic de l’or. La lutte contre l’orpaillage clandestin est très relative. Tout le monde sait que le matériel transite par la route et qu’un simple barrage suffirait à beaucoup compliquer cette activité. On connait beaucoup des sites d’orpaillage illégaux, y compris proches du lac de Petit-Saut. La répression policière française est appelée « caresse guyannaise » par les orpailleurs, comparée à celle du Surinam ou du Brésil. Il s’agit finalement d’une sorte de  paix armée où le but de chaque partie est de ne pas faire de vague. Les gendarmes et les militaires font semblant de lutter contre l’orpaillage. Les orpailleurs se contentent de ne pas répondre violemment aux quelques opérations censées montrer que l’état reste bien présent. Quand c’est le cas, les gendarmes s’agitent quelques semaines, les médias aussi. Les orpailleurs se font tout petits. Et tout recommence comme avant. Je pourrais faire le même topo avec le trafic de cocaïne.  Il existe un orpaillage légal (« l’or de Guyane aux guyanais ») censé être encadré avec des zones de décantation pour le mercure. En revenant de notre weekend sur le lac, nous avons croisé une énorme barge chargée de bulldozers. Je ne suis par certain du résultat écologique. Et les travailleurs sont les mêmes que ceux de l’orpaillage illégal.

Je reviens au lac de Petit-Saut. Une note plus optimiste. Après des années, la nature s’est adaptée à cette nouvelle situation. La pauvreté en oxygène de l’eau a un peu diminué. La faune a recolonisé l’eau et les ilots. Les arbres morts servent d’abri et de garde-manger aux oiseaux. Un nouvel écosystème s’est mis en place. Nous avons fait une bonne heure de pirogue pour rejoindre une petite ile où nous avons installé nos hamacs. Puis nous avons exploré les alentours. Nous avons appris à voir ce que nous ne voyions pas, de jour comme de nuit : les oiseaux, les singes, les serpents, les caïmans, les paresseux… On reconnait le cri du ara, on repère de loin un toucan, un mouvement dans les arbres révèle un groupe de singes hurleurs ou d’atèles. Nous apprenons à voir l’invisible. Nous désacralisons aussi les dangers de l’Amazonie. Les connaitre, c’est savoir les éviter et ne plus en avoir peur. Tout comme nous apprenons à connaitre et éviter les dangers de la rue lorsque l’on circule à vélo. Les caïmans ne sont pas dangereux. On peut se baigner si l’on fait attention aux raies qui peuvent se dissimuler dans le sable. Il faut être attentif où l’on met les pieds, où l’on pose la main. On finit par faire cela sans y penser, tout comme on est attentif à la circulation en traversant la rue.

Les arbres morts qui restent dans l’eau sont des essences rares indemnes d’insectes dans leur partie immergée. Tout comme pour l’or, notre système capitaliste est incapable de résister quand il s’agit de réaliser un profit en exploitant une ressource naturelle. Une entreprise canadienne a déboisé un espace près du lac pour exploiter le bois. D’énormes barges vont circuler sur le lac pour déraciner les arbres. Une partie du bois sera vendue, probablement en Chine (il faut savoir qu’on a du mal à trouver du bois en Guyane !). La majeure partie sera brulée pour faire de l’énergie. Adieu au nouvel écosystème qui s’était mis en place. C’est un peu déprimant.

Désastre écologique, climat, pauvreté, émigration, violence, maladies, tout est lié. Il est illusoire de vouloir sauver la planète sans se préoccuper de ses habitants les plus pauvres.  


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