Le trail de la Canopée

Nous nous sommes inscrits pour le trail de la Canopée, 11,5 km pour Caro, 26,5 km pour moi.

La version d’Olivier

Nous voilà partis à 4h30 du matin jusqu’au fleuve Kourou que nous longeons sur une petite route où il faut slalomer entre les ornières. Il fait nuit noire. Six heures. Le parking se remplit progressivement de coureurs. Nous en connaissons certains (des internes de maladies infectieuses, des kinés du club d’athlétisme). Il faut bien dire que c’est surtout une affaire de métros, installés depuis 20 ans ou primo-arrivants. On traverse le fleuve en pirogue jusqu’à un carbet rongé par l’humidité. 7h20. C’est le départ. Les cinq premiers kilomètres se font en zone humide, une forêt dense à raz de fleuve. Le « chemin » est une voie étroite, ouverte dans une végétation anarchique qui pousse entre terre et eau. Il est marqué tous les 500 mètres (merci !). On court comme on peut dans la boue, les flaques d’où déborde un enchevêtrement de racines et de jeunes pousses d’arbres. On franchit des trous d’eau à la nage ou accroché à une corde.

On sort de la zone humide pour attaquer l’une des 31 collines du parcours de 26,5 km (1500 m de dénivelé en tout). Pas de lacet. Le sentier attaque la pente de front. Impossible de courir. Il faut monter à grandes enjambées les mains sur les genoux. Je suis bien content d’avoir le pied montagnard en descente. Quelques frayeurs après des glissages vers des arbres hérissés d’épines aussi fines que des aiguilles à couture. Certains feuillus d’allure anodine savent également très bien se défendre. On finit par apprendre ce que l’on peut toucher ou pas, car enfin, il faut bien s’agripper  à quelque chose. Il faut aussi se concentrer sur le sol encombré de racines qui s’ingénient à former des collets pour chaussures de trail. Sauter au-dessus des troncs et des abatis (cela m’a rappelé mon jeune temps où je courais le 3000 mètres steeple).  Parfois, le sentier se résume en un immense tronc d’arbre abattu dans une zone marécageuse. Garder son équilibre, ne pas glisser sur la mousse. Pour passer les criques (ruisseaux, rivières), il faut choisir soit l’eau soit le tronc d’arbre glissant. C’est vite vu, ce sera l’eau, plus sûre et qui permet de se débarrasser de la boue. Par déformation professionnelle, je ne peux m’empêcher de penser à la leptospirose, l’hantavirus, l’anguillulose… tant pis, il faut vivre dangereusement ! J’arrive aux 11km5 déjà bien entamé. Une bâche avec un petit ravitaillement en eau. Les deux litres d’eau de mon Camel bag devraient suffire. Et c’est reparti pour un enchainement de montées et descentes à la Sisyphe. Cette fois, certaines descentes sont de véritables toboggans de boue rouge. Impossible de courir. Et quand il devient possible de faire quelques foulées, l’épuisement se fait sentir.

On croise une grosse tortue de terre denticulée à la carapace teintée de jaune. Une grenouille se retrouve je ne sais comment sur mon Camel bag. Sur le coup, j’ai cru à un serpent ! La jungle bruisse d’une faune invisible. Des branches craquent. Des cris, des chants d’oiseaux.  Un monde parallèle vit une trentaine de mètres plus haut.

Les côtes deviennent de véritables calvaires. Parfois une liane vient à mon secours. Parfois il faut y aller à quatre pattes. Soudain, une corde tendue entre les arbres. Le bonheur ! Manque de lucidité : une branche dans l’œil, des racines que j’évite de moins en moins. Pour les troncs d’arbres, ce n’est plus le 3000 mètres steeple mais papi qui rentre dans la baignoire. Temps d’arrêt, je passe une jambe puis une autre, je m’assois et je me laisse tomber de l’autre côté en poussant un han ! Je ne suis pas encore prêt pour la légion étrangère.

Dernière crique. Je rejoins une concurrente du 16km500 aussi épuisée que moi. On se rafraichit dans la crique en échangeant des banalités. Je repars sur une pente glissante comme il se doit. Soudain, le candidat suivant : « hé les amis, vous aviez vu le caïman juste à coté de l’endroit où vous avez fait vos ablutions ? ». Effectivement, ma collègue témoigne : il était à moins d’un mètre. Manifestement sans intentions belliqueuses. Pour dire mon état, j’ai renoncé à redescendre pour aller le voir !

La pluie se met à tomber. Derniers kilomètres. Le sentier ressemble enfin à quelque chose. Je me remets à courir. L’appel de l’écurie sans doute. Arrivée au camp de la Canopée. Caroline est là. Des constructions en bois dans les arbres le long du fleuve Kourou.

La douche se prend dans le fleuve. J’y plonge tout habillé puis en short. Tout le monde finit par arriver au compte-goutte, crevé mais heureux de l’expérience. C’est aussi mon cas ! Quelle immersion dans la jungle ! On peut en retirer une leçon : elle n’est pas faite pour l’homme. Pour la rendre humaine, il faudrait la détruire complètement.

On s’attable sur le carbet (abri en bois sans mur) dominant le fleuve. Tout est délicieux. Poissons frits, riz, haricots, poulet fumé, salades. On discute de notre aventure, de la Guyane, du boulot…Je ne me suis pas changé et j’ai presque froid. Il doit faire entre 25 et 30°C.

Une interne du service s’est fait une entorse du genou, heureusement avant l’unique « ravito » du 11km5. On prévoira une IRM et une ligamentoplastie. 16H, il est temps d’embarquer sur la pirogue (30 personnes) et de redescendre le fleuve.

Sur les deux berges, la masse végétale immense, hostile, impénétrable. Je comprends mieux l’expression « poumon de la planète ». C’est une blessure de la savoir saccagée. Un martin pêcheur couleur turquoise nous suit au raz de l’eau. Je pense à Tintin et l’oreille cassée (chaque voyage a son Tintin).

Sur les berges, des carbets où les gens viennent manifestement passer le weekend en famille.  Après une heure, nous arrivons au dégrad (zone d’embarquement).

En regardant le plan touristique, une mygale Matoutou.

Un mâle sans doute. Impressionnante mais pas méchante (éviter tout de même de s’assoir dessus). Comme dit Caroline, on plus de chance de recevoir une noix de coco ou une branche sur la tête que de se faire attaquer par un animal sauvage !

La version de Caroline

Le Trail Canopée selon Caro ou « comment je me suis retrouvée seule à courir dans la jungle »…
Il existe en Auvergne un trail très particulier appelé « L’infernale » qui consiste à courir sur des rondins, dans l’eau , pour finir dans un bain de boue… sur un parcours entièrement fabriqué pour la circonstance. Je me suis souvent dit qu’il fallait vraiment être abruti pour faire ça, alors qu’il y a en Auvergne de si jolis sentiers !
Il faut alors venir en Guyane pour s’apercevoir que l’Infernale correspond aux jolis sentiers guyannais !!
Nous nous étions inscrits à un trail organisé en forêt par « Jungle-aventures » (tout un programme !), 26 km pour Olivier, 11 km pour moi. Renseignements pris auprès d’une collègue de course à pied, qui avait déjà fait ce trail de 11 km… en plus de 3 heures !! (sans doute pas très entrainée… me suis-je dit ). Rendez-vous donc à 6 heures du matin à Degrad Saramaka ( à 25 km de Kourou, au bout d’une petite route pleine de trous), départ de la course à 7 heures (environ, les horaires ici sont approximatifs) après traversée du fleuve Kourou en pirogue.
Nous voilà donc une soixantaine de participants (en grande majorité métropolitains… les locaux ne sont pas si bêtes ! ) au départ. Les dernières consignes et on est parti !… pour s’arrêter bientôt : franchissement de cours d’eau (tant pis pour les chaussures !) puis de rivières (les « criques ») au bout d’une corde ou à la nage, pataugeoire dans les marécages, franchissement de troncs d’arbres, attention aux racines, aux lianes, on s’enfonce dans la boue (on nous avait prévenu qu’il faut bien serrer les lacets pour ne pas se retrouver en chaussette avec une chaussure disparue sous 20 cm de boue)… mais quand court-on ? Je me retrouve bientôt toute seule (la dernière ?), au milieu de la forêt amazonienne… Allons, allons, il n’y a rien à craindre, c’est un milieu tout à fait familier (ces grands cris dans les arbres, ce sont de jolis oiseaux aux milles couleurs , n’est-ce pas ?…), le sentier est bien tracé (n’est ce pas une balise que j’aperçois là-bas au fond des marécages ?)… Image ubuesque, tel un smiley, du petit panneau jaune, planté dans un arbre au milieu des marécages et atteint après une heure de périple : 2,5 km !
Après le km 5, ça monte (très raide) et ça descend (très fort), terrain glissant d’un côté comme de l’autre. Après 2 chutes, je renonce à courir dans les descentes. Toujours regarder où on met les pieds (racines et lianes font de véritables croche-pattes !) et où on met les mains (les arbres ont des aiguilles de 3 cm !)… La forêt est partout, véritable force végétale, qui engloutit toute la vie animale dont on entend tous les cris… c’est fascinant…
Je pense à Marie, qui doit inventer une scène sur le thème de « la gadoue », au chien Oscar, qui doit être à dormir tranquillement sur le canapé de la terrasse… Carole, la copine de toujours, me manque : on aurait pu faire ça ensemble, on se serait entraidé et on aurait bien rigolé ! Là je suis toute seule, si je me casse la figure, je ne peux compter que sur moi… alors position de sécurité ! (ce qui n’améliore pas la moyenne…).
Km 7, je tombe sur les premiers éclopés de la course : entorse du genou. Ici, genou, cheville, blessures… c’est marche ou crève, il faut atteindre le prochain point d’évacuation par le fleuve : au km 11 ! Je continue ma route (la blessée est accompagnée). Montée, descente, 50 m de plat, tronc d’arbre, encore un peu de plat, 2 troncs d’arbre, je pars, je m’arrête… moi qui suis d’habitude régulière comme un métronome ! Les muscles tirent…
La forêt enveloppe tout, on a une visibilité d’une dizaine de mètres. Je tombe tout d’un coup sur un type pieds nus dans une « crique »… c’est un « secouriste », un des organisateurs qui attend la blessée. L’arrivée est proche, me dit-il… mais il faudra encore 2 bons kilomètres avant de voir tout aussi soudainement une grande bache bleue où les organisateurs nous attendent et nous pointent (je ne dirai pas mon temps…). Je suis crevée et enchantée… et pour toute blessure : une écharde dans le doigt et une tique ! Bravo Caro !
On attend la blessée et les derniers (je n’étais donc pas la dernière !!) et on descend sans chemin vers un bras d’eau où nous attend une pirogue (à moteur) au milieu des branchages… On rejoint le fleuve Kourou et après une demi-heure, on atteint le « Camp Canopée », véritable village de Tarzan en plein cœur de la forêt avec carbets (cabanes où on accroche les hamacs) en hauteur reliés par des passerelles. Petit bain dans le fleuve pour enlever la boue, on visite le camp « grand confort » après ce qu’on a traversé… et déjà les premiers coureurs des 26 km arrivent… Olivier arrive après 6 heures de course, éprouvé mais ravi lui aussi. Repas succulent sous un carbet et retour (sous la pluie, sinon c’est pas drôle) par le fleuve.


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