J’ai un peu hésité sur le titre. Cela part d’une constatation qui m’a toujours étonné. Notre capacité à nous adapter et à trouver rapidement « normal » quelque chose qui ne l’est pas, sans pour autant tomber dans une sorte de fatalisme ou de résignation.

Je vais commencer par l’hôpital. Vu de chez nous, on peut être choqué par son aspect vétuste et rongé par l’humidité. Et c’est une réalité. L’eau a même réussi à s’infiltrer dans la partie récemment refaite de l’hôpital. Il faut dire que ce ne sont pas des averses qui tombent mais de véritables torrents qui s’abattent d’un seul coup sur les bâtiments. Adeptes des espaces vides, lisses et brillants, passez votre chemin. Ici le bordel est partout. Mais finalement, en y travaillant, on s’habitue très vite. Le côté hôpital tropical, avec des services où l’air circule, où les chambres ont des petites terrasses n’est pas sans avantage. On finit par se familiariser avec les dédales de couloirs et d’escaliers sans presque aucune signalétique (toujours prendre le temps d’expliquer au patient perdu où se trouve le service qu’il cherche désespérément). Le couloir du service est à l’air libre et donne sur la cour intérieure. Quand on fait la visite, on est accompagné d’un minuscule colibri qui vient butiner les fleurs de l’arbre que l’on aperçoit sur la photo.
Le restaurant du personnel n’est pas désagréable: il suffit d’aimer le riz et le poisson. Parfois il n’y a plus de riz et il faut se rabattre sur le poisson/betterave rouge (déconseillé). Parfois il n’y a plus rien du tout. On en rigole. C’est ainsi, il faut s’y faire. C’est même l’occasion d’un bonheur minuscule quand on arrive à temps pour avoir quelque chose à manger (un peu comme quand le train de Clermont arrive à l’heure à Paris).
Plus compliqué, le manque d’espace. Tout est trop petit. Et le nouvel hôpital qui n’a pas encore vu sa première pierre l’est déjà. J’occupe une petite table dans le bureau du président de CME. Je la partage avec mon collègue qui ne savait pas où se mettre. Il y a un ordinateur mais non relié à internet, donc inutilisable. Ce qui nous amène à un problème quotidien: trouver un ordinateur disponible pour pouvoir accéder à l’imagerie, à la biologie et au dossier patient. Tout le monde ou presque est logé à la même enseigne, donc on s’y fait. Il faut juste prendre conscience que ce qui nous prenait 5 minutes en métropole peut tourner à la demi-heure voire à l’heure ici. C’est pas la peine de s’énerver, ça n’ira pas plus vite. Dans le service d’oncologie de Caroline, le manque d’ordinateur est à son paroxysme et nuit carrément à l’activité: un ordinateur pour quatre et deux bureaux pour cinq. Qui dit mieux ou plutôt moins? Heureusement que la plupart du personnel médical est motivée… Une fois acquis le précieux Graal (l’ordinateur disponible), il faut accéder aux quatre logiciels différents qui gèrent le patient. Là encore, c’est l’occasion de bonheurs fugaces quand tout marche bien. Tout ceci pourrait sembler insupportable, il n’en est rien. Ce qui devient familier devient supportable et même normal.

Et là je dois aborder quelque chose de plus complexe à appréhender: notre facilité à passer d’un système de santé à un autre, avec ce que ça implique pour la vie des patients. J’avais connu ça au Mozambique: plus assez de traitement anti-tuberculeux? je ne traitais plus que les patients contagieux. Plus assez de sang? Je ne transfusais plus que les patients qui avaient une chance de s’en sortir. Et je suis revenu sans transition et sans aucun problème à un pays où le coût et la disponibilité des soins ne sont jamais questionnés, sans que cela me révolte ou me mette mal à l’aise. Ici, c’est un peu plus difficile puisque nous sommes supposés être en France. Il n’en est rien en fait et il faut l’accepter. Un exemple pour illustrer mon propos. Une femme de 47 ans vient de l’hôpital de Kourou avec un cancer de l’utérus récidivant et une fièvre de plus de deux semaines. Presque rien n’a été fait. La patiente arrive à l’hôpital de jour d’oncologie de Cayenne et repart aussitôt à Kourou car elle a 39°C de température. C’est la décision de l’infirmière. La patiente n’a pas vu un médecin. Caro est super motivée. Elle la fait revenir, demande un scanner. Je la vois de suite. Elle ne parle pas un mot de français (vu son statut, pas d’évacuation sanitaire possible). Ca me donne l’occasion de m’apercevoir que je n’ai pas beaucoup progressé en portugais malgré des heures sur Duolingo. Je prescris les examens et les antibiotiques. Sa tension est trop basse à 8 et je demande à l’infirmière de la perfuser d’un litre de sérum physiologique rapidement avant de partir au scanner. La réponse est non, on verra après le scanner (là, je sursaute un peu mais on décide avec Caro de laisser couler, même si c’est dangereux). La patiente revient du scanner. Il faut l’opérer et traiter son infection. Le chirurgien de Cayenne refuse de l’opérer car elle peut très bien l’être à Kourou (c’est vrai). De plus, elle aurait besoin aussi d’une intervention urologique et l’urologie est à Kourou, pas à Cayenne (la cancérologie est aussi à Kourou mais comme il y a 0 médecins, elle est de fait à Cayenne). Finalement le chirurgien digestif accepte de l’opérer si elle est hospitalisée à Cayenne (mais pas dans son service). Je demande à ce qu’elle soit hospitalisée dans mon service pour que l’on puisse gérer correctement son infection. Le responsable de salle se démène pour libérer un lit. Finalement, pas possible de l’hospitaliser en UMIT car les infirmières refusent de prendre les « post-op ». Et comme il ne reste pratiquement plus d’infirmières actives, on ne peut pas se permettre de se les mettre à dos. Le midi, on discute de ce qu’il faudrait faire. Il vaudrait mieux garder la patiente mais on ne peut pas. La patiente repart à Kourou. Elle n’a même pas eu ses antibiotiques prescrits le matin (« il n’y en avait pas »). Pour finir, il n’y a pas de taxi. Puis, finalement si. Voilà, tout le monde ou presque a fait ce qu’il a pu mais pour cette fois, on n’y est pas arrivé. C’est comme ça, il faut s’y faire…
Heureusement, tout n’est pas comme cette situation et beaucoup de patients très précaires et sans couverture sociale sont traités infiniment plus qu’ils ne le seraient dans leur pays d’origine. Tout est une question de point de vue.